Prologue

Prologue


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Des êtres rongés
Par la superbe et le lustre
D'un Empire mort

Des torches craquetaient dans la salle aux murs de pierre. Quatre silhouettes, visages dissimulés sous des capuchons, se détachaient de la roche nue et grisâtre. Le destin en habitait deux parmi ces quatre – un destin capable de griffer l’Histoire, et de la soumettre à leur volonté.

Il y avait « elle », la plus jeune, et la plus idéaliste. Recouverte d’une ample pèlerine pourpre, elle s’était affairée des années durant en serpent prudent ; elle avait profité de la moindre anfractuosité pour se mouvoir sans bruit, là où même la lune n’osait jeter sa lumière. Sa besogne inspirait répulsion et dédain, mais c’était là un mal nécessaire dont elle assumait le fardeau. Pour elle, survie ne pouvait s’espérer sans victoire. Sa langue et ses dagues tranchaient dans le prolongement de son esprit.

Et puis, il y avait « lui », paré de sa longue cape bleue, puissant parmi les puissants. La douleur de la perte avait percé son flanc, et depuis lors il s’était laissé dériver, porté sur le fleuve du temps. En ce jour qu’on lui avait fait miroiter tant et plus, leur triomphe à tous revêtait pour lui une nécessité impérieuse, dictée par sa fidélité. Il avait des épaules aussi larges que son intellect était étroit ; nul ne l’égalait au combat sur ce continent.

Non loin, une très vieille âme, racornie et desséchée comme un parchemin que l’on aurait par trop consulté, se voûtait sous le poids de la fatigue et de maints étés. Son verbe ruisselait d’une sagacité qu’elle écoutait volontiers, et que lui réfutait.

Quant à la quatrième silhouette, silencieuse et attentive, elle comme lui ne pouvaient rien en percevoir. C’était un puits éthéré, un monument davantage qu’une personne.

Ballotée par l’obscurité que remuaient les flambeaux, une petite table presque ronde se dressait au centre de la salle, les quatre intrigants répartis sur son pourtour. Cette pièce de granit poussiéreux était antique ; le rêve de conquête qu’ils y avaient déroulé l’était plus encore. Sur une carte de vélin qui l’occupait toute, l’encre des frontières s’étirait, morcelait en six contrées un territoire qu’ils auraient voulu vierge d’entraves. Une langue sibylline tavelait la peau d’annotations à leur mépris.

Elle, la pèlerine pourpre, connaissait cette carte pour y avoir étalé ses desseins d’innombrables fois, en prévision de cette réunion fatidique qu’il lui fallait mener en ce jour. C’était ici, et non ailleurs, qu’ils pouvaient être déjoués. C’était ici, et non ailleurs, qu’on pouvait encore s’opposer à ses préparatifs qu’une poussée suffirait à lancer.

La vieille âme, celle qui soutenait son dos d’un bâton de fer engravé de symboles, parla la première :

« C’est un endroit singulier où vous nous avez invités ; ces pierres ont plus de mémoire que bien des grimoires. Je gage que votre exposé n’aurait su attendre davantage ?

— J’espère que vous ne nous avez pas fait déplacer pour rien, l’appuya la cape bleue, et que vous avez matière à contester de la sorte la décision qui fut prise. »

La silhouette pourpre releva la tête dans la direction du guerrier. Une pointe de malignité, chaude et capiteuse, ondula sur le lac de ses iris noirs. Lui perçut, pour fugace qu’il fut, le mordant de ce regard. Il se déroba à toute objection d’un coup d’œil oblique vers son maître, le quatrième encapuchonné silencieux. Cette décision qu’il invoquait, voilà le désastre qu’elle devait leur éviter : il n’avait jamais dissimulé sa soif de sang ; elle refusait que ce fût celui des leurs qui coulât.

La pèlerine pourpre feignit le respect d’un début de courbette.

« Les mots seraient vains pour exprimer la gratitude que je ressens à votre égard, sirupa-t-elle. Si je vous ai faits venir ici, gracieux seigneurs, vénérable sage, c’est que mes manœuvres m’ont conduite à… réévaluer la pertinence de cette décision.

— Vos manœuvres… »

Il roula de l’épaule ; le cliquetis flegmatique de son armure acheva la phrase pour lui. Le sage leva la main pour l’apaiser.

« Sur quoi fondez-vous vos dires ? »

Elle s’inclina sur la carte et posa un doigt ganté de soie blanche contre le pays qui trônait en son milieu – un pays où se côtoyaient champs et forêts, marais et montagnes, et que d’aucuns appelaient « Lantardie ».

« Mes repérages les plus récents m’ont confirmé que les positions lantardiennes sont trop lourdement fortifiées, au sud et au sud-est, pour être prises à la seule force de nos armes. Qu’importe leur vaillance ou le courage de leurs généraux, nos troupes se heurteraient à un maillage défensif inextricable, et…

— Vous voilà stratège émérite, pétrie de tactique et de savoir militaire ! Épargnez-nous vos analyses. Il n’est aucune muraille qui ne tombe, quand on sait assiéger. Quand on a l’expérience de la guerre. »

Le guerrier à la cape bleue laissa le soin à son sous-entendu de la gifler pour lui.

« L’expérience se tait lorsque la fortune grimace ; vous êtes sans doute le mieux placé parmi nous pour en attester, siffla-t-elle vers le guerrier. Et la fortune s’est entichée du blason lantardien. Le roi Isstan bondit de triomphe en triomphe. C’est à penser que rien ne peut arrêter le griffon dans son envol, pas même vous. »

Il s’était tu ; l’estocade avait fait mouche. Enfin libre d’avancer ses vues, la pèlerine caressa la région située au sud-est de la carte.

« Quoique le duché de Nevarda ait souffert les affres des combats, son peuple jamais ne croira au confort d’une paix illusoire. Il sait sa situation précaire au mieux, et s’est attelé à la reconstruction en toute hâte. »

Le souvenir des marécages, patrouillés par des hommes au visage cireux mais résolu, rejaillit dans son esprit. Elle esquissa une courbe souple vers le sud, entre des lignes où la terre avait maintes fois changé de nom au fil des siècles. Plus au sud encore, une forme écrasante s’apprêtait à l’engloutir.

« Concernant la province que les Lantardiens nommèrent “Vascagne”, ils y ont érigé une forteresse afin de veiller sur la frontière avec Alnorr. Cette prise leur est fraîche. Ils ne l’abandonneront pas si facilement. »

Elle tapota Vascagne et Nevarda ; concentra son idée pour déséquilibrer la cape bleue.

« Cet assaut que vous planifiez à travers le duché, c’est un suicide pur et simple. D’ici à ce que nous soyons en mesure d’attaquer, les Nevardari auront achevé de panser leurs plaies. Je n’ai peut-être pas la vétérance de mille conflits, mais j’ai vu les murailles, les balistes, les bataillons et les réserves. Nous ne passerions pas. Et je refuse d’avoir la mort de nos soldats sur la conscience. »

L’insolence lui avait échappée. Fort heureusement pour elle, le sage s’était absorbé dans quelque réflexion, le guerrier avait déjà gonflé le poitrail pour rétorquer – la quatrième silhouette, elle, n’avait toujours rien dit.

« Oiseau de mauvais augure, qui n’a jamais su porter que des présages de défaite et de ruine, coassa la cape bleue, et son ton lui perfora l’estomac. Que nous chaut la conscience d’une vulgaire sicaire ? Puisque vous avez cavalé par monts et par vaux en Lantardie, pendant que nous échafaudions notre campagne, rendez-vous utile en nous donnant des renseignements sur leur politique intérieure. Existe-t-il des failles, des hommes à la loyauté vacillante, que nous pourrions exploiter à notre avantage ?

— Je crains de vous décevoir. Isstan Dontar jouit d’une très haute popularité parmi ses sujets et se trouve, hélas, apprécié de son aristocratie. Depuis la débâcle d’Alnorr durant la dernière guerre, son autorité n’a jamais été aussi ferme, ni ses coffres aussi pleins. Il est au faîte de son pouvoir. Il s’en faudrait que son fils Tanyr lui succède pour qu’une lézarde apparaisse. »

Elle marqua une pause pour s’assurer que son auditoire avait bien assimilé l’avertissement. L’air avait un goût âpre. Épais.

« Certes, certes, concéda le sage bossu, avec un soupçon de sénilité qui la fit frémir. Ce que vous nous décrivez me paraît imprenable, de quelque côté que ce soit… Insinuez-vous que nous devrions renoncer à ce projet ? »

Le guerrier cracha « renoncer » plus qu’il ne le répéta. On entendit le crépitement des torches.

« Non point. Plusieurs de leurs officiers ont une oreille pour le tintement de l’or. Et les alliances entre la Lantardie et ses voisins, à l’est comme à l’ouest, s’avèrent assez friables pour que nous puissions les ignorer dans un premier temps. »

L’ouest, tout d’abord – elle effleura un pan de carte où resplendissait un soleil radieux, où les sols étaient aussi généreux que le rire des marins.

« Les colonies insulaires de Raldia ont été déstabilisées par une décennie d’escarmouches, leurs routes commerciales criblées par la piraterie. Les Raldiens commencent à voir les succès lantardiens comme une menace pour leur mainmise économique. Les… ficelles s’agitant au-dessus de l’ambassadeur raldien en Lantardie étaient si flagrantes que je n’ai pu m’empêcher de les tirer. »

Elle se dit que ce colosse à grosse panse jouerait son rôle à la perfection. La cape bleue sourit. La blancheur de ses dents cisailla un motif déchiqueté.

« Poursuivez.

— Cet homme possède plus d’influence que de bons sens. Je me suis arrangée à ce qu’il rencontre des amis “bienveillants” à la cour impériale d’Alnorr. Sans doute plusieurs bâtiments de leur marine sillonneront-ils bientôt les eaux coloniales, et rétabliront un semblant de caravanes. Notre ami ambassadeur y a ses intérêts ; sa fortune sera faite en quelques courriers. Signés, ou égarés. »

Et sa main s’en fut vers l’Orient, où des frondaisons inextricables s’épanouissaient sous une bannière à verte feuille. Tous redoutaient ses habitants.

« Nous savions que Gildanë nous ferait obstacle, si nous tentions de traverser son territoire avec notre armée. Mais ce que nous ignorions, c’est qu’il n’est pas tant une alliance militaire qu’une entente cordiale entre les Lantardiens et les elfes. Les deux pays n’ont que peu de contacts – de timides échanges commerciaux tout au mieux, en quelque lieu secret et reculé. Seule une poignée de familles nobles issues des Marches, dans le duché d’Ultark, peut se targuer d’entretenir de véritables relations avec les Gildaniens.

J’ai ouï dire que les elfes désertaient progressivement leur frontière avec la Lantardie. Les hommes d’Ultark parlent, une trace d’appréhension dans la voix, de manoirs vides que la végétation réclame à coups de lierre et de ronces. D’une plainte continuelle et lancinante s’élevant des arbres. »

Pourquoi les elfes s’étaient-ils repliés sur eux-mêmes ? Quel sort terrible s’était-il abattu sur eux pour qu’ils délaissassent leur patrie ? Elle aurait aimé le découvrir, mais là n’était pas le souhait de ses commanditaires. Unies par une seule et même certitude, les trois autres silhouettes hochèrent la tête.

Gildanë ne viendrait pas au secours de son alliée.

(Ceci est un point de contrôle. Si vous interrompez votre lecture, elle reprendra au dernier point de contrôle atteint.)


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La pèlerine pourpre s’estimait satisfaite de l’intérêt croissant dans les yeux du sage comme du guerrier. Elle choisit ce moment pour dévoiler la charnière maîtresse de son stratagème :

« Pour qui veut faire ployer le genou au griffon, la clef ne réside pas au sud, où tous les regards sont braqués, mais au nord. »

Elle l’avait pressenti : la cape bleue renâcla à la mention du nord.

« Au nord, il n’y a plus rien d’autre que du givre et des cadavres. Ganarodd est tombée sous la coupe de ces… barbares orogs. Vous évoquez une contrée lointaine, impraticable, peuplée de clans querelleurs qui nous attaqueraient sitôt que nous y poserions le pied. »

D’un geste qui aurait pu passer pour une incision au scalpel, la pèlerine pourpre déplaça son doigt vers des terres frappées d’un symbole brutal, et lui fit décrire de petits mouvements circulaires.

« Qui vous dit d’y poser le pied ? susurra-t-elle. Les orogs s’accommodent fort bien du froid. Bien mieux que vous.

— Et qui commanderait aux orogs de marcher sur la Lantardie ? Vous, peut-être ? et il gloussa grassement avant de se tourner vers son maître silencieux. Nous gaspillons notre temps à écouter une perfide. »

Sans surprise, le guerrier à la cape bleue protestait contre tout ; était prêt à tout pour l’éclipser et s’arroger l’admiration, quitte à les précipiter dans des batailles coûteuses pour assouvir son envie de massacres. Elle quémanda le soutien du sage, qui toussota sa gêne.

« Qu’elle parle encore un moment. »

La pèlerine devrait étudier ses prochains mots avec précaution. D’une flexion de sa nuque, elle remercia le sage voûté pour sa patience.

« Personne ne fait cas des orogs ; ils ont échoué à franchir les montagnes qui les séparent de la Lantardie – ce, à plusieurs reprises. Qu’ils aient sous-estimé leur ennemi ou péché par fierté, les Lantardiens en sont venus à négliger leur frontière nord au fil des ans. Tout ce qui subsiste entre les orogs et la Lantardie est une unique garnison de griffons royaux. »

Ses gants immaculés se posèrent sur le croquis d’une citadelle, coincée entre deux aplombs de grès.

« Le pic solitaire de Norrasq le Reclus, au plus profond des montagnes. À son sommet…

— La IIIe cohorte de légionnaires, célèbre pour sa victoire contre Gorthag Brisenuque, se remémora le vieillard dans un chuintement. Ses hommes sont, aux yeux de la population, aussi sauvages que l’éperon rocheux où ils ont élu domicile…

— Nombreux sont les nordiques à leur donner le nom de “reclus”, oui. »

Un rire rauque monta des ombres qui se mouvaient sous la cape bleue.

« Gorthag “Brisenuque”. Et d’où tenait-il ce sobriquet ridicule ? »

La pèlerine pourpre détestait ce genre d’interruptions.

« Il brisait la nuque des griffons lantardiens à mains nues. »

Instant de flottement.

« Hum. Voici qui mérite considération. »

Elle émit un bruit agacé, entre le grognement de la louve et la stridulation du reptile. Lui et son orgueil déplacé… ! Elle lui en aurait lacéré le visage de frustration.

« La IIIe cohorte de Norrasq, donc, a été abandonnée par le pouvoir central de la capitale. Ses approvisionnements en personnels, en montures et en matériel se sont raréfiés avec le temps. Il est désormais ardu pour les légionnaires d’effectuer autant de patrouilles par-delà les montagnes qu’ils ne le faisaient naguère. »

Elle adressa un coup d’œil aux trois autres silhouettes voilées. Une lueur de malice éclaira ses pupilles ; la main calleuse du vieux sage vint se loger sur son menton. Elle s’humecta les lèvres et lui offrit un rictus vicieux :

« Nos agents sont en place pour tirer parti de cet état de fait ; j’ai usé à bon escient du présent que vous me confiâtes. »

La silhouette bleue gronda de mécontentement. Il devait vivre cette confidence comme une trahison. Le sage, qui l’avait assistée, elle, à son insu à lui, s’esquiva à l’affrontement en baissant la tête.

« Qu’en est-il de votre mission initiale ? fulmina le guerrier. L’avez-vous remplie, ou lui avez-vous préféré d’autres cachotteries de cet acabit ?

— Je m’en suis acquittée. »

La forme écrasante d’Alnorr, que la carte ne parvenait à embrasser toute, avait des allures de mâchoire ouverte. Les quatre intrigants la détaillèrent avec appétit.

« Le tribut que la Lantardie impose à l’Empire pèse de plus en plus sur les épaules du peuple. J’ai identifié ceux qui, parmi la noblesse, regimbaient à la perspective d’un nouveau conflit depuis l’armistice signé dans l’humiliation, et pris les mesures nécessaires pour que ces bouches restent fermées.

Les pacifistes, les… détracteurs de l’empereur, ne nous gêneront plus. Alnorr pourra bientôt quérir sa vengeance. On ne parlera plus de la Quatrième Guerre comme d’une défaite, mais comme d’un prélude à la victoire totale de la Cinquième. »

Ils se réunirent dans un regard de connivence.


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« Vous avez bien œuvré, dit le sage, et votre implication dans les contrées australes touche à sa fin. Nous avons une autre tâche pour vous : il vous faudra voyager jusqu’au Combinat Tal-Kiro, afin de nous assurer des appuis que nous y avons. »

Car il demeurait un pays sur cette carte pour s’être soustrait à leur examen : le Combinat Tal-Kiro, où d’inquiétantes et immenses machineries arpentaient la terre ; où l’on maniait le fouet pour mettre les nuées d’esclaves orcs en rangs.

Elle pensa aux enfants des orcs, à ceux qui naquirent sous des soleils étrangers, sur un sol où leurs mères donnaient la vie enchaînées à des tables ensanglantées, colliers au cou.

Des limiers dressés en batterie pour leur ouïe, leur flair, et que l’on négociait à la livre sur les marchés.

Elle ravala son dégoût.

« Servir est ma raison d’être, répondit-elle, avant de se hasarder. J’avais toutefois l’espoir que… vous, gracieux seigneurs, vénérable sage, reviendriez sur votre décision à l’aune de mes actions.

Le Sud ne peut que se fracasser contre la ligne des Lantardiens ; ils n’ont eu de cesse de prouver leur supériorité martiale. Si nous ne les dispersons pas, si nous ne fragilisons pas leur unité, si nous ne sapons pas leur assise à revers, nous courrons à notre perte.

Voilà six ans que je couve cette ambition, que je place infatigablement les pions pour inverser le rapport de force avec l’ennemi. Aujourd’hui, je puis vous affirmer que le Nord est la réponse que nous cherchions. Brûlez ce nœud, et le reste de mes efforts se déroulera de lui-même. Je vous en conjure, repoussez ce dessein d’invasion pour l’heure ! »

Elle s’était échinée tant et plus pour que des vies fussent épargnées. Il y avait d’autres moyens, d’autres passages moins glorieux. Elle se devait, elle devait à toutes ces vies, de déroger aux convenances et de hausser le ton.

« C’est un plan audacieux, jaugea le sage, sans s’engager davantage.

— Il dépend de machinations, de subterfuges, et d’une trop grande quantité de conjectures, railla le guerrier. Je n’y vois ni honneur ni chance de réussite.

— Mais il peut fonctionner, sauver tant des nôtres… ! »

La quatrième silhouette, qui n’avait jusqu’à présent pas prononcé le moindre mot, s’approcha de la table à son tour et pencha ses titanesques épaules sur la carte. Les trois autres encapuchonnés se figèrent et l’observèrent avec gravité. Lui paraissait presque contraint de contempler avec idolâtrie cet être venu d’un autre âge, comme si quelque chose à l’intérieur de son âme bâillonnait son libre arbitre. Ses années de servitude approchaient peut-être de leur dénouement ; il semblait pointer un nuage dans son ciel d’adoration éternelle et viscérale.

Elle le prit en pitié. Malgré son obéissance aux règles qu’on lui avait tisonnées en travers du cœur, il s’efforçait de dresser sa lourde tête au-dessus du joug dont on avait jadis affligé sa conscience.

« Il ne me faut plus que votre permission et votre aide. »

Elle guetta, sur le visage atemporel de la quatrième silhouette, un signe, une inflexion, qui déterminerait le cours de l’Histoire à tout jamais. Après tout, ce n’était guère plus qu’une infime poussée dont elle avait besoin…

Alors, enfin, la voix de cet être silencieux résonna, tonna à fendre la pierre :

« Vous aurez l’une comme l’autre. »

Et son poing martela le dessin de Norrasq, loin dans les montagnes du Nord.