Prologue

Prologue

Des êtres rongés
Par la superbe et le lustre
D'un empire mort

Des torches crépitaient dans la salle aux murs de pierre. Quatre silhouettes s’y étaient rassemblées, et réunies dans le secret le plus absolu, leur visage dissimulé sous des capuchons.

Il y avait tout d’abord l’instigatrice de cette réunion, la Pèlerine pourpre. Elle était la plus jeune parmi ces quatre – et la plus idéaliste. Voilà des années qu’elle s’affairait tel un serpent, profitant du moindre recoin pour se mouvoir sans bruit, là où même la lune n’osait jeter sa lumière. Sa besogne inspirait répulsion et dédain ; c’était pourtant un mal nécessaire. Elle avait affûté sa langue au fil d’innombrables machinations, elle avait émoussé ses dagues sur d’innombrables gorges.

Et puis, il y avait lui, le deuxième des quatre, le Guerrier. Paré de sa longue cape bleue, il était un puissant parmi les puissants. Ses épaules étaient aussi larges que son intellect s’avérait étroit ; nul ne l’égalait au combat sur le continent de Pangar.

Non loin se profilait le troisième, l’Ancien – une très vieille âme, racornie et desséchée comme un parchemin que l’on aurait par trop consulté. Il soutenait son dos et son âge sur un bâton de fer, gravé de symboles.

Quant à la quatrième silhouette, silencieuse et attentive, aucun des trois autres intrigants ne pouvait rien en percevoir. C’était un monument davantage qu’une personne, le Monarque qu’ils avaient toujours servi. Et qu’ils serviraient toujours.

Une petite table presque ronde se dressait au centre de la salle, les quatre intrigants répartis sur son pourtour. Cette pièce de granit poussiéreux était antique ; leur rêve de conquête l’était plus encore. La Pèlerine pourpre y avait déroulé une carte. Elle aurait pu la retracer en songe.

L’Ancien, celui au bâton de fer, parla le premier :

« C’est un endroit singulier où vous nous avez invités ; ces pierres ont plus de mémoire que bien des grimoires. Je gage que votre exposé n’aurait su attendre davantage ?

— J’espère que vous ne nous avez pas fait déplacer pour rien, l’appuya le Guerrier, et que vous avez matière à contester de la sorte la décision qui fut prise. »

La Pèlerine pourpre releva la tête dans la direction du Guerrier, mais il se déroba à toute objection d’un coup d’œil oblique vers le Monarque. Cette « décision », cette guerre totale qu’il fantasmait depuis si longtemps, voilà le désastre que la Pèlerine voulait leur éviter. Et c’était ici, autour de cette carte, que tout se jouerait.

La Pèlerine pourpre feignit le respect d’un début de courbette.

« Les mots seraient vains pour exprimer la gratitude que je ressens à votre égard, sirupa-t-elle. Si je vous ai fait venir ici, gracieux seigneurs, vénérable sage, c’est que mes manœuvres m’ont conduite à… réévaluer la pertinence de cette décision.

— Vos manœuvres… »

Le Guerrier roula de l’épaule ; le cliquetis flegmatique de son armure acheva la phrase pour lui. L’Ancien leva la main pour l’apaiser :

« Entendez-vous modifier nos plans d’invasion ?

— À ce stade des préparatifs ? s’étrangla le Guerrier. Mais enfin, c’est absurde, c’est- »

Mais cette fois, le Monarque n’eut qu’à tourner la tête pour le faire taire. La Pèlerine pourpre s’inclina sur la carte. Elle posa un doigt ganté de soie blanche contre le pays qui trônait en son milieu – un pays où se côtoyaient champs et forêts, marais et montagnes. On l’appelait « Lantardie » depuis bien des siècles.

« Mes repérages les plus récents m’ont confirmé que les positions lantardiennes sont trop lourdement fortifiées, au sud et au sud-est du royaume, pour être prises à la seule force de nos armes. Qu’importe leur vaillance ou le courage de nos généraux, nos troupes se heurteraient à un maillage défensif inextricable, et…

— Vous voilà stratège émérite, pétrie de tactique et de savoir militaire ! Épargnez-nous vos analyses. Il n’est aucune muraille qui ne tombe, quand on sait assiéger. Quand on a l’expérience de la guerre. »

Le Guerrier à la cape bleue laissa le soin à son sous-entendu de la gifler pour lui.

« Je n’ai peut-être pas l’expérience de mille conflits, mais j’ai vu les murailles, les balistes, les bataillons et les réserves, riposta la Pèlerine. Vous croyez sans doute que le dernier conflit les a diminués, mais qu’avez-vous donc à rapporter ? À quand remonte la dernière fois que vous avez quitté la sécurité de votre chère forteresse, général ? »

Le Guerrier s’était tu ; l’estocade avait fait mouche.

 « Cet assaut que vous planifiez, c’est un suicide pur et simple, poursuivit la Pèlerine. Nous ne passerions pas. Et je refuse d’avoir la mort de nos soldats sur la conscience. »

La Pèlerine marqua une pause pour s’assurer que son auditoire avait bien assimilé l’avertissement. L’air avait un goût âpre. Épais.

« Certes, certes, concéda l’Ancien, avec un soupçon de sénilité qui fit frémir la Pèlerine. Nous ne remettons pas en question la qualité de vos yeux… Insinuez-vous que nous devrions renoncer à ce projet ? »

Le Guerrier cracha « renoncer » plus qu’il ne le répéta. On entendit le craquement des torches.

« Jamais. Plusieurs des officiers lantardiens prêtent l’oreille au tintement de l’or. Et les alliances entre la Lantardie et ses voisins, à l’est comme à l’ouest, s’avèrent assez fragiles pour que nous puissions les ignorer dans un premier temps. »

L’ouest, tout d’abord – la Pèlerine effleura un pan de carte où resplendissait un soleil radieux, où les sols étaient aussi généreux que le rire des marins.

« Les colonies insulaires de Raldia ont été déstabilisées par une décennie d’escarmouches, leurs routes commerciales, criblées par la piraterie. Les Raldiens commencent à voir les succès lantardiens comme une menace pour leur mainmise économique.

— Poursuivez, s’intéressa le Guerrier.

— Disons que certains terrains d’entente ont été trouvés entre nos amis et l’ambassadeur raldien en Lantardie. »

La Pèlerine se dit que ce colosse à grosse panse remplirait son rôle à la perfection. Le Guerrier à la cape bleue sourit. La blancheur de ses dents cisailla un motif déchiqueté.

Puis la main de la Pèlerine s’en fut vers l’Orient, où s’épanouissaient des frondaisons étouffantes. Tous redoutaient ses habitants.

« Nous savions que Gildanë nous ferait obstacle, si nous tentions de traverser son territoire avec notre armée. Mais ce que nous ignorions, c’est qu’il n’est pas tant une alliance militaire qu’une entente cordiale entre les Lantardiens et les elfes. Les deux pays n’ont que peu de contacts – de timides échanges commerciaux tout au mieux, en quelque lieu secret et reculé.

J’ai ouï dire que les elfes désertaient progressivement leur frontière avec la Lantardie. Les hommes d’Ultark parlent, une trace d’appréhension dans la voix, de manoirs vides que la végétation réclame à coups de lierre et de ronces. D’une plainte continuelle et lancinante s’élevant des arbres. »

Pourquoi les elfes s’étaient-ils repliés sur eux-mêmes ? Quel sort terrible s’était-il abattu sur eux pour qu’ils délaissassent leur patrie ? La Pèlerine aurait aimé le découvrir, mais là n’était pas le souhait de ses commanditaires. Unies par une seule et même certitude, les trois autres silhouettes hochèrent la tête.

Gildanë ne viendrait pas au secours de son alliée.

(Ceci est un point de contrôle. Si vous interrompez votre lecture, elle reprendra au dernier point de contrôle atteint.)


La Pèlerine pourpre s’estimait satisfaite. Elle choisit ce moment pour dévoiler la charnière maîtresse de son stratagème :

« Pour briser la Lantardie, la clef ne réside pas au sud, où tous les regards sont braqués, mais au nord du royaume. »

Elle l’avait pressenti : le Guerrier renâcla à la mention du nord.

« Au nord, il n’y a plus rien d’autre que du givre et des cadavres. Le territoire de Ganarodd est tombé sous la coupe de ces… barbares orogs. Vous évoquez une contrée lointaine, impraticable, peuplée de clans querelleurs qui nous attaqueraient sitôt que nous y poserions le pied. »

 — Qui vous dit d’y poser le pied ? susurra-t-elle. Les orogs s’accommodent fort bien du froid. Bien mieux que vous. »

L’insolence lui avait échappée. Fort heureusement pour la Pèlerine, l’Ancien s’était absorbé dans quelque réflexion, le Guerrier avait déjà gonflé le poitrail pour rétorquer – le Monarque, lui, n’avait toujours rien dit.

« Et qui commanderait aux orogs de marcher sur la Lantardie ? s’irrita le Guerrier. Vous, peut-être ? et il gloussa grassement avant de se tourner vers son maître, le Monarque silencieux. Nous gaspillons notre temps à écouter une perfide. »

Sans surprise, le Guerrier protestait contre tout ; il était prêt à tout pour l’éclipser, quitte à les précipiter dans des batailles coûteuses pour assouvir son envie de massacres. La Pèlerine quémanda le soutien de l’Ancien, qui toussota sa gêne.

« Qu’elle parle encore un moment. »

La Pèlerine devrait étudier ses prochains mots avec précaution. D’une flexion de sa nuque, elle remercia l’Ancien pour sa patience.

« Personne ne prend la menace orog au sérieux ; ils ont échoué à franchir les montagnes qui les séparent de la Lantardie – ce, à plusieurs reprises. Qu’ils aient sous-estimé leur ennemi ou péché par fierté, les Lantardiens en sont venus à négliger leur frontière nord au fil des ans. Tout ce qui subsiste entre les orogs et la Lantardie est une unique garnison de griffons royaux. »

Les gants de la Pèlerine se posèrent sur le croquis d’une citadelle, coincée entre deux aplombs de grès.

« Le pic solitaire de Norrasq le Reclus, au plus profond des montagnes. À son sommet…

— La IIIe cohorte de légionnaires, se remémora le vieillard dans un chuintement. Ses hommes sont, aux yeux de la population, aussi sauvages que l’éperon rocheux où ils ont élu domicile. C’est à eux que l’on doit la victoire contre… eh bien, contre… »

L’Ancien sembla fouiller dans ses souvenirs. Ils attendirent que quelque chose en sortît, mais rien. La Pèlerine lui adressa un regard inquiet avant de reprendre :

« La IIIe cohorte de Norrasq, donc, a été abandonnée par le pouvoir central de la capitale. Ses approvisionnements en personnels, en montures et en matériel se sont raréfiés avec le temps. Il est désormais ardu pour les légionnaires d’effectuer autant de patrouilles par-delà les montagnes qu’ils ne le faisaient auparavant. »

La main calleuse de l’Ancien vint se loger sur son menton. La Pèlerine s’humecta les lèvres et lui offrit un rictus vicieux :

« Bien évidemment, nos agents sont en place pour tirer parti de leur isolement. J’ai usé à bon escient du présent que vous m’aviez confié. »

Le Guerrier gronda de mécontentement. Il devait vivre cette confidence comme une trahison – on l’avait assistée, elle, à son insu, à lui. L’Ancien s’esquiva à l’affrontement en baissant la tête.

« Qu’en est-il de votre mission initiale ? fulmina le Guerrier. L’avez-vous accomplie ? Ou peut-être ces instructions-là n’étaient-elles pas à votre goût non plus ?

— N’ayez crainte, général. Je m’en suis acquittée. »

Car au sud, la forme écrasante d’Alnorr, que la carte ne parvenait à embrasser toute, avait des allures de mâchoire ouverte. Les quatre intrigants la détaillèrent avec appétit.

« Le tribut que la Lantardie impose à l’empire pèse de plus en plus sur les épaules du peuple. J’ai identifié ceux qui, parmi la noblesse, s’opposaient à la perspective d’un nouveau conflit depuis l’armistice signé dans l’humiliation. J’ai pris les mesures nécessaires pour que ces bouches restent fermées. Les pacifistes ne nous gêneront plus. Son impériale Majesté l’empereur pourra bientôt remettre Alnorr sur le pied de guerre. »

La Pèlerine osa chercher l’approbation du Monarque. Elle crut l’apercevoir, un instant fugace, au fond de ses pupilles noires.


« Vous avez bien œuvré, dit l’Ancien, et votre implication touche à sa fin. Nous avons une toute dernière tâche pour vous. Quelques soutiens dont il nous faut nous assurer… »

— Servir est ma raison d’être, répondit la Pèlerine, avant de se hasarder. J’avais toutefois l’espoir que… vous, gracieux seigneurs, vénérable sage, reviendriez sur votre décision à la lumière de mes actions.

Une invasion par le sud est vouée à l’échec. Ils n’ont eu de cesse de le prouver ! Même les divisions impériales les plus redoutées se sont fracassées sur les lignes lantardiennes. À moins de fragiliser leur unité, à moins de disperser leurs efforts et de les affaiblir en souterrain, nous courrons à notre perte. Ce n’est pas un travail pour les épées et les lances, mais pour les dagues et les poisons.

Voilà six ans que je couve cette ambition, que je place infatigablement les pions pour inverser le rapport de force avec l’ennemi. Aujourd’hui, je puis vous affirmer que notre attaque doit débuter au nord. C’est au nord que se situe le nœud. Tranchez-le, et le reste de mes préparatifs se déroulera de lui-même. Je vous en conjure, repoussez ce dessein d’invasion pour l’heure ! »

La Pèlerine s’était échinée tant et plus pour que des vies fussent épargnées. Il y avait d’autres moyens, d’autres chemins moins glorieux. Elle se devait, elle devait à toutes ces vies, de déroger aux convenances et de hausser le ton.

« C’est un plan audacieux, jaugea l’Ancien, sans s’engager davantage.

— Il dépend de subterfuges, et d’une trop grande quantité de conjectures, railla le Guerrier. Je n’y vois ni honneur ni chance de réussite.

— Mais il peut fonctionner, sauver tant des nôtres… ! »

Le Monarque, qui n’avait jusqu’à présent pas prononcé le moindre mot, s’approcha de la table à son tour. Il pencha ses titanesques épaules sur la carte. Les trois autres encapuchonnés se figèrent et l’observèrent avec gravité. La Pèlerine guetta, sur son visage atemporel, un signe, une inflexion, qui déterminerait le cours de l’Histoire à jamais. Sa salive était comme du plâtre dans sa bouche quand elle risqua :

« Envoyez-moi à Norrasq. C’est là que je vous servirai au mieux. C’est là que nous gagnerons cette guerre. C’est là que nous briserons la Lantardie. Commandez-moi ; il ne faut plus que votre permission, et votre aide. »

Alors, enfin, la voix du Monarque résonna, tonna à fendre la pierre :

« Vous aurez l’une comme l’autre. »

Et son poing martela le dessin de Norrasq, loin dans les montagnes du nord.